De l’histoire universelle comme miracle. Récit philosophique et récit biblique
On tente de montrer que, pour tous les hommes, et quelles que soient leur culture et leur religion d’origine, et éminemment pour le monde chrétien, la fondation de l’Etat d’Israël est un miracle1.
Un miracle par lequel commence celui, plus général, de l’histoire universelle. Un miracle qui se poursuit par la reconnaissance internationale de cet Etat. Et un miracle que la philosophie actuelle, celle qui pose l’être comme existence et inconscient, accomplit en décrétant la fin de l’histoire dans laquelle, dès son avènement en Grèce, elle avait engagé l’humanité.
Miracle parce que l’achèvement de cette histoire est surgissement imprévisible (n’est prévisible que la répétition du mal constitutivement humain). Parce que cet achèvement est conforme au sens rationnel et providentiel de la divine — et humaine — comédie. Et parce que cet achèvement a été prédit par l’histoire originelle du peuple juif telle que la rapporte le Pentateuque avec ses cinq livres (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome).
Trois parties, avec chacune deux chapitres.
D’abord le récit comme mémoire. Ce dont on devrait garder mémoire dans le récit, c’est de l’événement primordial qui ouvre l’histoire (le sacrifice du Christ, en tant qu’il rend acceptable universellement ce qui est contenu dans la révélation juive). Or il faut pour cela payer le prix, faire l’épreuve de la finitude de l’humain. Ce que l’existant fait comme individu dans son œuvre propre (on analyse ici A la recherche du temps perdu de Marcel Proust). Mais l’existant comme sujet social, comme peuple, le refuse, ne veut de mémoire (et d’historicité) qu’inessentielle, sans rien qui l’engage dans une épreuve quelconque.
Ensuite le récit comme époque. Ce qui caractériserait une époque au sens plein du terme, un point d’arrêt qui n’est pas provisoire, en fait l’époque terminale de l’histoire, c’est d’énoncer un récit qui garde mémoire de l’événement primordial, au point de fixer socialement, par l’institution et de la démocratie véritable (représentative) et du capitalisme, la place de l’individu et de l’épreuve qu’il a à faire de la finitude de l’humain (on fait référence majeure, ici, aux analyses ultimes de Foucault). Mais l’existant comme sujet social refuse qu’une telle époque puisse se produire et rejette sacrificiellement le peuple qui l’incarne à l’avance, le peuple juif.
Enfin le récit comme destin. Ce qui engage dans l’acceptation du récit essentiel, c’est le destin qu’on a reçu et qu’on a fait sien. Comme l’a fait le peuple juif dans son histoire originelle (ici présentée avec ses cinq époques nécessaires). Seul peuple à laisser place dès lors à l’individu. Seul peuple primordialement vrai par là même et, comme tel, rejeté par les autres. On conclut en soutenant que ce qui a été ainsi assumé dès l’origine par le peuple juif peut être montré par la philosophie comme assumé implicitement par tous les peuples du monde, quelles que soient leur culture et leur religion.
1 Pour Jean-Marie Vidament dans son article « Miracle de la philosophie » (cité plus bas), « Juranville a ici l’idée que la Bible est métonymique, c’est-à-dire que l’histoire qu’elle conte (celle du peuple juif), contient déjà formellement et significativement tout ce que sera essentiellement l’histoire universelle dans son déploiement effectif. C’est un départ, c’est-à-dire une partie annonçant le tout à venir. Bien sûr, une prophétie ne peut jamais annoncer et décrire une suite d’événements dans ce que sera leur réalité, ce serait là nier l’imprévisibilité essentielle de toute histoire. Mais elle en annonce, par traits structurés, ce qu’il devra en être logiquement, d’une logique existentielle. Cent voiles à l’horizon annoncent la présence future de cent navires. Nul ne sait alors quelle sera la réalité effective, ni la forme ni la couleur de ceux-ci, ni quand réellement ils surgiront. Mais assurément nous en savons le nombre et le surgissement prochain. C’est là la forme métonymique de la prophétie biblique, qu’on devra retrouver dans le récit philosophique achevé. D’où la thèse de l’histoire universelle comme miracle ».
Pour Laurent Millischer dans son compte rendu de la Revue philosophique de la France et de l’étranger (n° 3, juillet-septembre 2018), « la grande nouveauté de ce volume consiste à expliciter le rôle des religions dans l’accomplissement historique de la philosophie, la religion étant par essence ce qui inscrit le savoir dans l’existence, et organise et résout leur confrontation, pour peu que la philosophie en pointe la vérité. De là une série de correspondances entre les grandes religions mondiales et les moments de l’instauration du monde juste, et l’idée que cette instauration relève, comme l’indique le titre, du miracle. Ainsi, “l’événement par excellence est, pour l’homme, le Sacrifice du Christ, auquel il devra répondre par cet autre événement qu’est l’institution de la justice” (p. 29). Cet événement, fondamental en tant que ses trois temps, “Incarnation, Passion, Résurrection, qu’on appelle ici le Sacrifice du Christ” (p. 42), doivent être traversés par tous, est l’irruption dans le monde social de la vérité de la révélation juive. La structure quinaire de l’histoire qu’il ouvre reproduit ainsi celle du Pentateuque. Et la contradiction du judaïsme et du christianisme trouve sa résolution dans l’accomplissement du monde historique, dont l’auteur voit le signal dans la fondation et la reconnaissance de l’État d’Israël. Mais une telle résolution nécessite que soit fixée la vérité du monde de la culture, incarné par les religions extrême-orientales (hindouisme et bouddhisme ; confucianisme et taoïsme), appelant à s’affronter à la pulsion de mort, “au non-sens radical et vide suprême” (p. 274) ; et du monde traditionnel, incarné par l’islam, religion de la foi et de la communauté, rappelant que “la religion est l’essence du monde traditionnel élevé à sa vérité” (p. 324). L’affirmation terminale de la philosophie serait donc celle d’un système des sept grandes religions, qui n’est pas sans provoquer certaines interrogations quant au sens, à la hiérarchie et aux conditions des assomptions réciproques qu’il impliquerait. Peu abordées dans cet ouvrage, déjà fort dense, on peut penser qu’elles devront l’être dans l’analyse à venir de l’acte de l’histoire. »